Carlo Nanni


Prémisse

La miséricorde – outre que une importance pratique – a aussi un profond sens culturel et anthropologique, que l’école est appelée à approfondir et développer.
Mais à ce propos il y a  trois questions, qui sont à surmonter:
(1) la miséricorde est contraire à la mentalité commune d’entendre  la justice (voir  a propos de la parabole du père miséricordieux, des ouvrier de la dernière heure, du soleil  pour tous, du larron  crucifié…..)?
(2) Les œuvres de la miséricorde, sont-elles un «amortisseur» social?
(3) L’action miséricordieuse favorise la passivité, l’inaction d’entreprise, le non affrontement des problèmes?
Et donc, quoi faire au niveau de l’éducation?

1. La première question

La miséricorde est contraire à la mentalité commune d’entendre la justice (voir la parabole du père miséricordieux, des ouvrier de la dernière heure, du soleil pour tous, du larron crucifié…..?)

On peut voir les discussions à cet sujet aux nn. 20-21 de Misericordiae Vultus du pape François.

Peut-être qu’on peut surmonter ce conflit apparent, avec l’approfondissement des significations différentes de la justice et, en conséquence de l’injustice.
Dans le premier sens, ces termes sont synonymes de légalité. Par conséquent, ils indiquent la conformité aux normes sociales découlant d’un contrat social (par exemple, la Constitution nationale), ou d’un Législateur divin, qui doivent être administrées par le sous-système social de la justice, mais elles doivent être aussi bien légitimées avec des bonnes raisons, parce qu’il y a des lois injustes, oppressives!
Dans un second sens, ils se réfèrent à la loi. Ils sont justes ceux qui respectent la loi, compris comme une affirmation universelle de la valeur attribuable à chacun citoyen, en tant qu’un homme (= les droits de l’homme sont indivisibles, inaliénables, individuels, globales). Que diriez-vous de la dignité! Ils sont injustes ceux qui abusent ou qui ne permettent pas l’exercice de ceux droits.

Dans le troisième sens, juste /injuste est rapporté au bien/bon: c’est le sens éthique de la justice. Il est juste qui fait, et injuste qui ne fait pas, le bien, au moins ce qui a socialement été établi (=le bien commun, le bien-être général, les valeurs partagées, le bon universel, «la loi naturelle »). Le judaïsme pose le juste agir de l’homme dans la conformité avec la «Loi», visée non seulement comme un ensemble de règles de conduite, mais comme une indication du bien suprême voulue par Dieu, comme l’horizon de l’alliance fait avec Moïse.

Dans un quatrième sens, la justice / le droit (et leurs contraires) consistent en tenir entre un rapport “correct”, harmonique et avantageux, au niveau personnel, savoir, forteresse, tempérance; au niveau contextuel, écosystème personnel avec écosystème environnementale; au niveau socio-politique, intérêts particuliers et bien commun; au niveau religieux, l’homme, la communauté, Dieu (saint Thomas d’Aquin a mis la religion à l’intérieur de la vertu de la justice). Antonio Rosmini a déclaré que la «règle d’or» de la vérité et de l’éthique se résume dans la maxime: «Ajuster le propre amour à l’être de chaque réalité».

Enfin, il y a une cinquième compréhension de la justice: celle de l’Evangile.
D’une part, elle signifie la réalisation fiable et sécurisée de la promesse du salut / libération de Dieu en Christ. Pensez à le mot: «la justification par la grâce, et non par la loi » (cf. Prologue de saint Jean ou saint Paul dans la Lettre aux Galates et Romains); et, subjectivement, «le juste vivrai par la foi». D’autre part la justice est l’expression suprême de la «miséricorde» de Dieu, qu’il agit en fidélité amoureuse à son plan de salut, à son amour, de sorte que nous sommes pardonnés et justifiés «non pas par nos propres mérites, mais pour la richesse de son pardon» (comme il est écrit dans le Canon romain de l’Eucharistie: Dieu nous a aimés alors que nous étions pécheurs, qui est bon avec nous, quand nous étions «pas juste», comme le dit aussi saint Paul dans Romains 5: 6-11).

Dans cette perspective, on peut aller au-delà, et non contre, les mesures humaines de justice parce que Dieu veut la vie, vient encontre à ceux qui sont dans le besoin (pensez au Père du fils prodigue, aux ouvriers de la dernière heure, au voleur crucifié). Aller au-delà du «raisonnable», du «convenu» (qui n’est pas contesté, mais «complété»).

A ce propos, il est intéressant de noter ce qu’il dit l’évêque de l’Église anglicane en Afrique du Sud, Mgr. Desmond Tutu, qui, avec Nelson Mandela, a apporté la paix dans leur pays, par le pardon, et a surmonté les conflits raciaux, avec un vaste travail de réconciliation et de l’établissement démocratique.

Il déclare:

« Nous soutenons qu’il y a une autre sorte de justice, la justice réparatrice, dans lequel la jurisprudence africaine traditionnelle a été marquée. Le noyau de cette conception n’est pas la justice ou la punition. Dans l’esprit de « ubuntu », la justice signifie guérir d’abord les blessures, corriger les déséquilibres, réparer les fractures de relations, essayer de réhabiliter les victimes comme des criminels, qui doivent avoir la possibilité de se réinsérer dans la communauté que leur crime a offensée». (D. Tutu, Non c’è futuro senza perdono [Il n’y a pas d’avenir sans pardon], Feltrinelli, Milano, 2001, p. 36).

Je crois que cette modalité d’entendre la justice est très proche de la cinquième signification indiquée ci-dessus, sans avoir la fondation chrétienne.

 

2. La second question: Les œuvres de la miséricorde, un «amortisseur » social?

Parfois nous entendons que la miséricorde répond aux besoins immédiats, mais qu’elle perpétue la condition «pauvre» du bénéficiaire. Il est le facteur limitant de l’inconfort, mais en fin de compte ne conduit pas au changement, n’a aucune incidence sur le système: en effet, il peut être utile pour ceux qui veulent la conservation de la politique économique dominante. Il peut, au mieux, être considéré comme un «amortisseur sociale» extra-gouvernementale: elle « maintient», pas élimine la mauvaise situation.

Peut-être que cela est un risque qu’on doit affronter si on veut que le bien du peuple soit « premier » et «après tout».

Déjà Freud, dans les années trente, a parlé de «malaise dans la civilisation ».
La situation actuelle de la complexité réelle et vitale, l’accélération du changement, la volonté de profiter de l’innovation technologique rapide, produisent des sentiments contradictoires d’enthousiasme anthropologique et un sens de la dispersion et de la fragmentation de la vie. Hédonisme d’une part, relativisme et scepticisme de l’autre, semblent être des réactions humaines “naturelles” de l’inquiétude.

Le grand interprète de la vie contemporaine, qui est le sociologue Z. Bauman – ainsi que de la société liquide sans points de stabilité consolidée et de la société de l’incertitude, aussi bien que de l’inconfort de la modernité existentielle et de la hyper-technologique post-modernité, où augmente «l’écart de la vie” – parle aussi de la solitude du citoyen mondialisé et son désir de communauté.

Parmi les besoins anthropologiques fondamentaux, il y a le relationnel. Nous ressentons radicalement le besoin de se sentir aimés, d’être reconnus et acceptés comme nous sommes, pour être compris et pardonnés au-delà de nos erreurs, fautes, gestes téméraires. Ces besoins sont facilement reconnaissables dans les âmes de beaucoup de jeunes, mais aussi des adultes. Parfois, ils se cachent derrière la sécurité des apparences ou derrière des comportements agressifs. La culture de la concurrence et l’impératif de succès, d’avoir à réussir à tout prix, sous peine d’être «échec», bloquant le développement sain, favorisent la non-acceptation de soi-même et des autres, aussi que l’éloignement d’eux-mêmes, la cession de la responsabilité, le rejet des engagements de la co-responsabilité, de la solidarité et de la citoyenneté active.
L’individualisme plutôt qu’une théorie est le résultat de mécanismes d’auto-défense ou de dernier recours.

En y regardant de plus près, on pourrait penser que les œuvres traditionnelles de miséricorde sont une bonne application des droits humains fondamentaux: elles font ce qu’il devrait faire une société civile «juste» qui a l’intention de tirer dès les droits humains son propre code de conduite éthique.

Malgré la diversité des motivations et des références, la solidarité civile laïque et les œuvres de miséricorde évangélique se rencontrent sur un horizon de valeur partagée, à savoir la volonté de «prendre soin» de l’homme et de l’humain: souvent, en arrivant là où le gouvernement ou l’administration communautaire ne veut pas ou ne peut pas – en tout cas «de facto» – n’arrive pas.

 

3.La troisième question: l’action miséricordieuse favorise la passivité , l’inaction d’entreprise, le non affrontement des problèmes?

Parfois nous entendons dire que la miséricorde perpétue la passivité du bénéficiaire. Elle ne conduirait pas au changement et n’aurait aucune incidence sur le système, ne produise pas de bonne réaction, ne provoque pas à affronter les problèmes, en positive.

Même dans ce cas, il y a le risque que la possibilité négative puisse se produire.

Mais en soi, la miséricorde peut devenir une grande force critique et une provocation culturelle extraordinaire par rapport aux modèles de pensée et d’agir «trop» ou «trop peu» humains, en particulier ceux de l’occident moderne néo-capitaliste.

Elle donne la perspective de valeur et l’horizon de transcendance qui est au fond du cœur humain et devant les yeux des jeunes.

La miséricorde vient de l’amour de Dieu, de l’amour des chrétiens et des « hommes de bonne volonté». Elle est une action «passionnée».

On peut appliquer à la miséricorde ce que disait saint Augustin à propos de la soif de justice: «la justice a deux très belles filles: l’indignation et l’abnégation»

Comme l’insinue le n. 11 de Misericordiae Vultus, la miséricorde peut sembler scandaleuse, comme le sont la piété, la charité, la générosité, la douceur, la soif de justice.

En fait, elle est capable de s’opposer à la manière ordinaire de comprendre la vie et les relations humaines, et de s’opposer à la soumission fataliste aux forces d’oppression.

La miséricorde est de la même étoffe que les béatitudes évangéliques. elle montre le cadeau de dieu, le «plus» qu’il nous donne tout au long de notre chemin d’homme dans l’histoire et dans la société. Mais elle fait appel à notre liberté de «vouloir la vie» et de la vouloir «en abondance ».

 

4. Au niveau de l’éducation

Je crois que il y a plusieurs intervention au niveau de l’éducation.

  1. (aider à) «prendre conscience» de l’injustice éducative de la «société de la prestation » et de ses valeurs (l’efficacité, la productivité, l’adoration du «Dieu de la réussite», comme le dit Pape François);
  2. (enseigner à) «prendre parti» en faveur de «la civilisation de la miséricorde» et de ses valeurs (le soin, la tendresse, la compassione, la donation, l’amitié, la fraternité, la solidarité, la sincérité, la paix – avec ses 4 piliers: la vérité, la liberté, la justice, l’amour (pape Jean XXIII), – la confiance réciproque, la pauvreté de l’esprit, l’espoir …..
  3. «former» de personnes, de citoyens, de professionnels «miséricordieux», avec une «paidea» (=culture éducative) «aimant» de la bonne croissance, du développement humain intégral (comme disait J. Maritain), de la relation authentique, du service à la «vérité qui appartient en propre à la personne humaine» (pape Benoît XVI)… de chacun élève, dans l’horizon finaliste d’une «vie bonne» et d’une «société juste».
  4. en tant qu’ éducateurs, sortir de la «neutralité» et vivre (= témoigner dans/avec la vie un «magisterium vitae) toutes les six formes de la justice, indiquées ci-dessus.
  5. Deux suggestions finales

Pour conclure mon intervention je voudrais presenter «deux» suggestions du Card. Marius George Bergoglio.

Le Card. Bergoglio, presque chaque année, avait l’habitude d’envoyer une Message aux Communautés des éducateurs du diocèse de Buenos Aires. A la fin du «Message aux éducateurs» de 2007 (voir le texte en: Jorge Mario Bergoglio, Educazione, Milano, spécial édition du journal «Corriere della Sera», 2014, pp. 59 -104), il insinue certaines propositions, qui sont résumées ici (dans le texte se trouvent aux pages 100-104.):

– « pourquoi ne pas essayer de donner la priorité à des valeurs non quantifiables, comme l’amitié, (qui est au cœur de nos adolescents!), la capacité à apprécier les choses simples et les moments agréables de la vie (sans négliger nos responsabilités) , la sincérité, qui génère la paix et la confiance, et la confiance qui, à son tour, encourage la sincérité? … Une attitude de ce genre n’est pas facile car elle implique l’annulation d’un état d’esprit matérialiste qui avec le passage du temps, il est ancré dans nos convictions les plus profondes. Nous devons renoncer à la soumission et le culte de «Dieu de la réussite ».

– « pourquoi ne pas avoir le courage de présenter dans nos leçons les témoignages de chrétiens et de nombreux «hommes de bonne volonté», qui rêvent d’une humanité différente, sans chercher à tout prix à se conformer aux normes établies par notre société? La force de ces personnages est principalement celle d’être des symboles de l’utopie et de l’espoir d’être différents, plutôt que des modèles à imiter à la lettre».